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Dans la journée du 7, les curieux habitués de la place de la gare remarquent surtout les boulangeries de campagne, montées sur les plates-formes. Le nombre des wagons a encore augmenté. Il y en a 60 en moyenne par convoi. Les trains de troupe apportent de temps en temps le rire et les plaisanteries habituelles du soldat. Mais maintenant, les moustaches sont grises ; car on transporte surtout de la réserve. Cependant l'entrain ne s'est pas ralenti en raison de l'âge de ceux qui s'en vont. Les chants retentissent, des inscriptions joyeuses sont tracées à la craie en caractères gigantesques, des fleurs, des branchages et des drapeaux les pavoisent. On peut évaluer à 95.000 le nombre de soldats qui passèrent par jour en gare. Ce trafic intense se prolongera encore quelques jours.

Pendant ce temps, l'offensive française se déclenche en Haute-Alsace et sur les côtés des Vosges. Le 6, nous avons franchi la frontière en Lorraine et nos troupes de Belfort se sont mises en marche pour pénétrer en Alsace. Le 8, nous sommes entrés à Mulhouse, à la tombée de la nuit, aux accents de la Marseillaise. A peine apprend-on à Compiègne ces bonnes nouvelles, que l'on annonce le repli de nos lignes menacées et l'abandon de Mulhouse.
M. Fournier Sarlovèze, maire de Compiègne, mobilisé, prend un arrêté le dimanche 9 août, désignant MM. de Seroux et Martin, adjoints, pour le remplacer dans ses fonctions.

Compiègne possède, pour le moment, une garnison très importante: 23 à 24.000 hommes, principalement du 87e territorial. Le problème de l'alimentation est très difficile à résoudre : l'adjudicataire ayant fait défaut dès les premiers jours de la guerre, il faut trouver sur place à des prix impossibles pour la troupe et par quantités importantes, les diverses fournitures qu'on ne peut réquisitionner. Pour la viande, on prend le parti d'aller chercher les bêtes dans un élevage situé près de Chauny, au fur et à mesure des besoins et c'est ainsi que fut créé le parc à bétail du champ de course où des soldats, improvisés bouviers, assurèrent le ravitaillement journalier.
Vers le 12 août, et peu à peu, les réfugiés quittent la ville, pour être répartis dans les campagnes des environs. Leur cantine de la rue Vermenton servait jusqu'à présent 1.200 rations à chaque repas et si les premières distributions ne furent pas des plus fameuses, on assure que la « popote » allait en s'améliorant jusqu'au jour où elle se trompa dégagée de la majeure partie de sa clientèle.
La température est en ce moment étouffante.

A dix heures du soir, tambours et clairons scandent la marche. C'est le 254e qui part ! On l'accompagne, on acclame les réservistes. On leur jette un au revoir ému.
La Croix-Rouge locale organise une souscription publique. Elle renouvelle son pressant appel pour le matériel, le linge et les livres de lecture. Elle se prépare activement à recevoir les premiers blessés qui tombent sur le champ de bataille.
Des mesures sévères sont prises par le général commandant d'armes, concernant la vente de l'alcool et l'ouverture des cafés. (Document) Toutefois, l'interdiction est levée au bout de peu de jours au profit des civils qui, d'ailleurs, useront sagement de la permission accordée.
Depuis quelques jours, les drapeaux belges, anglais et russes flottent à l'hôtel de ville, entourant le drapeau français. Devant le grand nombre de brassards qui pavoisent les bras des civils volontaires, la Place prend un arrêté définissant dans quelles conditions le port de tout insigne est autorisé.

Les nouvelles, écrites ou verbales, commencent à n'être plus rassurantes ; les journaux semblent parler beaucoup pour n'avoir rien de sérieux à dire. Que fait-on? Le 21 août, à l'heure de l'éclipse (est-ce un symbole ?) on apprend la prise de Bruxelles et la rançon de 200 millions dont les Allemands ont frappé la ville. L'invasion de la malheureuse Belgique se poursuit, coupée de scènes atroces. Le pont est noir de soldats. Les trains militaires continuent leur trafic intensif. La Compagnie du Nord a donné ordre à ses chefs de gare de distribuer des boissons aux soldats.
Le dimanche suivant, une après-midi de musique est offerte aux Compiégnois par le 13e territorial, qui a reconstitué sa musique comme les régiments d'activé et qui invite la population à un concert, le seul donné au parc durant la guerre.
A l'Est, l'armée française reprend une seconde offensive en Alsace. Bientôt, la bataille s'engage sur les frontières, entre Sarrebourg et Morhange. A nouveau, il faut reculer. D'un ton mesuré, le communiqué reconnaît l'importance des forces ennemies engagées. Mais l'espoir, pour le moment est en Russie. 

Depuis plusieurs jours, les habitués du quartier de la gare ont vu passer des locomotives belges, même démodées et périmées, en longs convois. Bientôt, ce seront celles des dépôts du Nord de Valenciennes et de Somain. Dans plusieurs trains on a remarqué quelques prisonniers, dont les officiers paraissent abattus.
Dans la journée du 26, les convois sont composés de wagons-tombereaux à découvert. Ils sont bondés de civils, évacués de Mons, de Neufchâteau et même de Cambrai. Les trains ne marchent que très lentement. Les évacués hagards et fatigués font peine à voir, sur ces wagons découverts où la pluie de la veille les a mis en piteux état.
La curiosité populaire se réjouit de la gaieté des Turcos et des tirailleurs sénégalais qui passent en gare. Les trains de blessés, dont la proportion est de 5 à 6 par jour, ne s'arrêtent toujours pas à Compiègne où les hôpitaux sont prêts depuis si longtemps et les bonnes volontés intactes. Quelques prisonniers sont l'objet de curiosités indiscrètes, et sans doute, préfère-t-on les faire voyager de nuit, car on en aperçoit très peu.

La garnison a diminué de jour en jour, depuis le 13 et ce mouvement paraît s'accentuer. Il ne doit plus rester dans les casernes que le 13° territorial et le mouvement de la ville s'en ressent terriblement. Sans savoir exactement quelle est la situation militaire, on laisse courir des bruits fâcheux qui éveillent le découragement. En réalité, la bataille de Charleroi se termine par un succès des Allemands et le drame de l'invasion s'amplifie terriblement.
Dans l'après-midi du 26, on apprend que le Gouvernement est remanié. Une autre nouvelle signale le repli français dans le Nord. Puis, c'est en ville un long défilé de 250 autos belges, de toutes marques et de toutes conditions qui se sont échappées à grand peine de Namur. Elles repartent le 27 à dix heures du matin par la route de Clermont, se dirigeant vers Le Havre.

Enfin, le 27, c'est l'arrivée des premiers blessés descendus d'un train militaire. Ce sont des Anglais et des Français. Ils sont hospitalisés à la Compassion, ainsi que quelques soldats éclopés. Vingt-neuf lits sont ainsi occupés.
Un violent orage éclate sur la ville. L'électricité, gagnerait-elle les esprits ? Bon nombre de personnes préparent un départ précipité, à la manière des Italiens et des Verdunois dont la misère déchirait le cœur...
On commente les paroles de calme et de réconfort que les adjoints ont fait afficher à l'hôtel de ville.

« Chers Concitoyens,

Notre population de Compiègne, jusqu'ici si calme et si confiante nous donne depuis quelques jours des signes d'anxiété en raison des nouvelles colportées et dénaturées par quelques alarmistes.
Encore une fois, votre municipalité vient faire appel à votre courage et à votre patriotisme.
Depuis un mois, nous vous avons communiqué journellement les télégrammes officiels que nous recevions sur les combats livrés à nos frontières par nos vaillants soldats.
Ces nouvelles vous ont apporté la vérité tout entière ce sont les seules auxquelles vous devez ajouter, foi et les propos aventurés de quelques affolés ne doivent pas ébranler votre confiance dans le succès final.
Restez auprès de nous. N'allez pas grossir la masse des malheureux émigrants de la région du Nord pour augmenter la misère des populations des autres villes et accroître votre détresse.
Vous trouverez ici, une sécurité d'autant plus grande que votre fermeté et votre courage vous feront envisager de sang-froid une situation qui n'a rien d'alarmant pour des français résolus (Document).
Gardez toujours la même vaillance et la fidélité invincible à la cause sacrée que nous défendons en commun !
Vive la France !  »